La vérité ? Oui ! Mais alors toute la vérité !


J’ai assisté aux premières heures du procès de Karim WADE. J’ai suivi avec attention le ballet des avocats, les batailles de procédures, notamment celle relative à l’incapacité qui frapperait certains membres de cette prestigieuse corporation, ayant occupé dans un passé récent des fonctions gouvernementales, à agir pour ou contre l’Etat dont ils auraient été des « agents ». Cet écueil aura épuisé une journée et il est à se demander si, à ce rythme-là, le procès ne risque pas de durer un an… Mais là n’est pas le plus important à mon sens. Il me semblait en effet aisé, si telle était leur saine volonté, pour des confrères bien intentionnés, de s’accorder sur la nuance qui peut exister entre «  agent » et « serviteur » de l’État. Il est admis que, pour des raisons laissées à sa discrétion, le Chef de l’Etat du Sénégal aie le loisir d’appeler des citoyens sénégalais, non agents de l’Etat, à servir leur pays pour une période et des missions déterminées. Ces missions terminées, ces «  serviteurs de l’Etat » sont remerciés sans recours, autre que celui de retourner à leurs occupations antérieures. Cette querelle sémantique aurait pu avoir pour cadre le cabinet du bâtonnier de l’Ordre des avocats et faire gagner du temps au pays suspendu aux lèvres du juge Henri-Grégoire DIOP afin, qu’enfin( !) le Droit soit dit pour  la manifestation de LA Vérité ? Mais quelle vérité ? J’ai commencé à me poser cette question en raison de l’insistance du Juge Diop à circonscrire les enjeux du procès « à la période de 2000 à 2012 » ! Pour une procédure présentée comme étant « une demande sociale et éthique pressante», exigeant de la vertu, de la sobriété, de la rigueur et de la transparence dans la gestion du pays, il me semble que la mauvaise gestion du Sénégal a commencé bien avant 2000 et ne s’est pas arrêtée en 2012 ! Sinon, quel besoin avait-on d’avoir combattu « les 40 ans de socialisme à la sénégalaise » pour parvenir à la première alternance de l’an 2000 ? Au demeurant, de 2012 à maintenant, il n’est pas un seul jour qui ne révèle des disfonctionnements, pour dire le moins, jadis décriés et hélas aggravés : Il n’est qu’à penser à la fameuse notion d’immixtion de la famille dans les affaires de l’Etat… J’invite la gauche sénégalaise, mais également tous les patriotes sincères et attachés à la manifestation de la Vérité à prêter attention à la manipulation experte qui veut faire passer, par pertes et profits, les crimes économiques commis au Sénégal depuis l’indépendance et, plus précisément après le 17 décembre 1962, date de la mise en route de l’entreprise néocoloniale de  sabotage de toutes les tentatives de reprise en mains de notre destin ! Au plan économique et financier, mais surtout humain, la gestion de l’ONCAD (Office National de coopération et d’Assistance pour le Développement) et sa liquidation, la faillite du secteur bancaire dans les années 80 et sa restructuration, sont des phases cruciales et sombres traversées par notre pays en termes de mauvaise gestion et de mal gouvernance. Et pourtant, bien des acteurs qui se sont « enrichis illicitement »  à l’occasion de ces scandales, ou leurs héritiers, continuent à vaquer tranquillement à leurs occupations… Le procès de Karim WADE serait-il le rideau de fumée dressé pour nous faire oublier cette réalité? Il est vrai que le fait nouveau des temps actuels c’est le développement exponentiel des médias, sous toutes les formes, et avec une capacité de nuisance décuplée par leur utilisation, hors de tout contrôle des normes déontologiques et professionnelles.   Que disent les partis de Gauche de ces vérités-là ? J’interpelle, également, le Président de La République Macky SALL acteur sur les barricades en 1988 seulement, et qui sait le prix payé par des générations de sénégalais pour reconquérir les parcelles de nos souverainetés hypothéquées par le capital étranger omnipotent dans notre économie : Monsieur Le Président, pour être né après « l’indépendance », vous lui devez la Vérité ! Lui dire qu’elle a été plusieurs fois trahie et vous engager à la réhabiliter ! Sinon vous rameriez à contrecourant de l’Histoire. Celle du Sénégal, celle de votre trajectoire personnelle, celle de votre génération. J’interpelle enfin mon Pays et son Peuple ! Si nous voulons reprendre l’initiative historique et, véritablement, prendre en mains le destin de notre pays, ne nous laissons pas tromper de cible par un procès qui n’est, au fond, que la théâtralisation d’un règlement de comptes personnels. En vérité, aucune reprise en mains des rênes de notre pays ne se fera sans un effort collectif, et décisif, de remise en question de nos postures mais aussi de nos impostures. Et cela exige de notre génération un sursaut refondateur d’une grande amplitude pour aller au-delà des querelles partisanes artificielles, sitôt absorbées par des techniques politiciennes éprouvées de contournement du verdict des urnes par la transhumance, les fusions et les mariages politiciens contre-nature qui ont défiguré l’échiquier politique sénégalais. Si nous voulons véritablement faire œuvre utile, pour notre génération et les suivantes, alors allons-y ! Crevons tous les abcès. Cela fera mal, très mal, certainement. Mais cela ira mieux pour tout le monde après. Mais si nous continuons à nous bercer d’illusions par les simulacres d’une «  justice » des vainqueurs du moment, alors nous ouvrons pour notre pays une ère d’incertitudes, de délations et de mensonges qui attrairont, inéluctablement à la barre, les vaincus de demain. Est-ce cela notre ambition pour le Sénégal ? Je crois que l’on peut et doit mieux faire ! Amadou Tidiane WONE Ancien Ministre
Dimanche 3 Aout 2014
Daddy Diop